Le Québec frôle-t-il la récession, et si oui, les chantiers publics amortiront-ils le choc?
Au 16 août 2026, le Québec ne peut pas être déclaré en récession sur la base des statistiques disponibles.
Mais il serait tout aussi trompeur de parler d’une économie en bonne santé. Depuis plus d’un an, la croissance oscille autour de zéro, le secteur des biens est en recul, l’emploi a perdu du terrain au premier semestre et une partie de la croissance du début de 2026 repose sur une accumulation de stocks plutôt que sur une demande vigoureuse.
Le diagnostic le plus juste est donc celui d’une économie qui frôle la stagnation prolongée, avec un risque réel de basculer en récession si un nouveau choc commercial ou une faiblesse simultanée de la consommation, de l’investissement et des exportations se matérialisait.
Dans ce contexte, les marchés publics offrent un contrepoids important. Les données de Qui Gagne Quoi montrent que le volume d’appels d’offres de travaux demeure élevé et même légèrement supérieur à celui de 2025. Le gouvernement du Québec accélère en outre une partie de son programme d’infrastructures. Mais ce coussin a ses limites : les chantiers publics peuvent réduire l’ampleur d’un ralentissement, pas nécessairement compenser une contraction généralisée du reste de l’économie.
En août, on ne sait pas encore exactement ce qui s’est passé au deuxième trimestre
Le premier piège consiste à vouloir poser un diagnostic en temps réel avec des statistiques qui arrivent plusieurs semaines ou plusieurs mois après l’activité qu’elles mesurent.
Au 16 août, les comptes économiques trimestriels du Québec ne vont que jusqu’au premier trimestre de 2026. Celui-ci s’est soldé par une croissance réelle de 0,3 % par rapport au trimestre précédent, après un recul de 0,1 % au quatrième trimestre de 2025. Selon la définition usuelle d’une « récession technique » — deux trimestres consécutifs de contraction du PIB réel — le Québec n'était donc pas en récession à la fin du premier trimestre.
Les données mensuelles sont un peu plus récentes, mais elles s’arrêtent à avril. Le PIB réel a alors progressé de seulement 0,1 %, après une baisse de 0,3 % en mars. Sur les quatre premiers mois de 2026, l'économie québécoise produit même 0,1 % de moins qu'au cours de la même période en 2025. La production des industries de biens recule de 2,3 %, tandis que celle des services augmente de 0,6 %. La fabrication, en baisse de 3,5 %, constitue l’un des principaux freins.
Autrement dit, le Québec pourrait avoir connu un deuxième trimestre négatif sans qu’on puisse encore le confirmer. La prochaine donnée mensuelle doit être publiée le 25 août et les comptes du deuxième trimestre seulement le 23 septembre. Une éventuelle contraction au deuxième trimestre ne suffirait d’ailleurs pas, à elle seule, à établir une nouvelle récession technique puisque le premier trimestre était positif.
Une économie qui fait presque du surplace
Le chiffre positif du premier trimestre est lui-même moins rassurant qu'il n'y paraît.
L’augmentation des stocks a ajouté environ 1,10 point de pourcentage à la croissance trimestrielle. Les stocks sont passés d’un déstockage de 4,0 G$ au quatrième trimestre de 2025 à une accumulation de 1,3 G$ au premier trimestre de 2026. Sans ce mouvement, plusieurs composantes fondamentales de la demande étaient orientées à la baisse : les exportations ont reculé de 0,9 %, la consommation des ménages de 0,1 %, les dépenses de consommation des administrations publiques de 0,9 % et l’investissement public de 3,0 %.
Desjardins résume la situation en affirmant que l’économie québécoise « continue de faire du surplace ». Selon ses calculs, la production d’avril demeurait 0,5 % sous le sommet atteint en janvier 2025. L’institution cite notamment le conflit commercial, les facteurs démographiques et la modération des dépenses publiques parmi les freins actuels.
Le marché du travail transmet un signal semblable : ralentissement, mais pas effondrement. Au premier semestre de 2026, le Québec comptait en moyenne 4 613 700 emplois, soit 33 300 de moins que durant la deuxième moitié de 2025. Le taux de chômage moyen s’établissait à 5,6 %. En juillet, l’emploi est demeuré pratiquement inchangé à 4 607 200 personnes et le chômage s’est établi à 5,6 %.
Ce n’est pas le portrait classique d’une récession profonde. C’est plutôt celui d’une économie suffisamment faible pour qu’un choc supplémentaire puisse la faire basculer.
Le Québec a déjà connu une récession technique récemment
Pour répondre à la deuxième question — le Québec a-t-il été récemment en récession? — la réponse est oui si l’on utilise le critère des deux trimestres consécutifs de baisse.
En 2023, le PIB réel avait reculé au deuxième trimestre, puis de nouveau au troisième. Les données publiées à la fin de l’année faisaient état d’une contraction de 0,4 % au deuxième trimestre et de 0,2 % au troisième. Les comptes diffusés en mars 2024 indiquaient ensuite un nouveau recul de 0,2 % au quatrième trimestre. L’épisode satisfaisait donc largement au critère d’une récession technique, même si les séries historiques sont ensuite révisées au fil des mises à jour statistiques.
La situation de 2025 est différente. Le deuxième trimestre a été mauvais, avec une contraction de 0,6 %, largement provoquée par une chute des exportations. Mais le PIB a rebondi de 0,2 % au troisième trimestre. Le quatrième trimestre a ensuite reculé de 0,1 %, avant que le premier trimestre de 2026 progresse de 0,3 %. Il y a donc eu plusieurs épisodes de contraction, mais pas deux trimestres négatifs consécutifs.
Ce parcours explique probablement mieux le malaise économique actuel que le simple mot « récession » : depuis le début de 2025, le Québec alterne entre petites avancées et reculs, sans réussir à installer une croissance soutenue.
Une récession en 2026 est possible, mais ce n’est pas encore le scénario central
Le gouvernement du Québec prévoyait encore, dans son budget de mars, une croissance réelle de 1,1 % en 2026 et de 1,4 % en 2027. Cette prévision repose toutefois sur des données disponibles au 6 mars, donc antérieures à plusieurs des indicateurs faibles observés depuis.
Desjardins jugeait déjà en mars la prévision gouvernementale de 1,1 % optimiste, notamment en raison de la stagnation démographique, du ralentissement du marché du travail, de l’incertitude commerciale et du faible acquis de croissance au début de l’année. En juin, après la publication du premier trimestre, ses économistes estimaient qu’un recul au deuxième trimestre demeurait plausible.
Le ministère des Finances reconnaît lui-même que l’écart entre les scénarios est inhabituellement large. Son scénario de référence prévoit toujours +1,1 % en 2026, mais son scénario de récession, associé notamment à une escalade du conflit commercial avec les États-Unis, ferait plutôt reculer le PIB réel de 0,2 % sur l’ensemble de l’année. À l'autre extrême, une résolution plus favorable des différends commerciaux pourrait porter la croissance à 1,6 %.
À ce stade, il serait donc excessif de prédire une récession comme scénario le plus probable. La lecture la plus défendable est plutôt celle d’une croissance annuelle faible avec un risque élevé de trimestre négatif. Pour qu’une nouvelle récession technique soit confirmée sans révision du premier trimestre, il faudrait notamment que les deuxième et troisième trimestres reculent l’un après l’autre.
Du côté des marchés publics, le robinet n’est pas fermé
C’est ici que les données de Qui Gagne Quoi deviennent intéressantes.
Une extraction des avis classés dans la catégorie « travaux » montre 4 404 appels d’offres dont la date de clôture tombe entre le 1er janvier et le 16 août 2026. Pour la même période de 2025, on en comptait 4 153. Cela représente une hausse d’environ 6,0 %.
Il ne faut pas confondre ces 4 404 avis avec 4 404 nouveaux projets publiés depuis janvier : la comparaison porte sur les dates de clôture et certains grands projets peuvent être divisés en plusieurs contrats. Elle indique néanmoins que le flux de travaux mis en concurrence ne s’est pas contracté en même temps que l’économie.
Le carnet à court terme reste également fourni. Au 16 août, Qui Gagne Quoi recensait 364 avis de travaux encore ouverts et dont la clôture était prévue à compter du 17 août. On y retrouve des projets routiers, des réfections de bâtiments publics, des infrastructures municipales, des travaux hospitaliers, scolaires et de transport collectif dans plusieurs régions.
Les contrats déjà attribués racontent une histoire similaire, quoique cette mesure soit plus imparfaite. Une recherche contenant le mot « construction » donne 2 559 contrats ou lignes d’attribution entre le 1er janvier et le 16 août 2026, contre 2 409 durant la même période de 2025, soit environ 6,2 % de plus. Parmi les dossiers de 10 M$ et plus, la même recherche retourne 133 résultats en 2026 contre 96 en 2025. Ce bond de 38,5 % doit être interprété avec prudence puisque certains appels comportent plusieurs adjudicataires et que la recherche par mot-clé n’équivaut pas à un recensement exhaustif du secteur.
Le signal demeure néanmoins difficile à ignorer. Parmi les contrats recensés cette année figurent la future station Pie-IX de la STM, attribuée à Pomerleau pour 241,58 M$; un contrat d’Hydro-Québec de 300 M$ avec Les Constructions Binet pour des bâtiments modulaires; une nouvelle école à Quaqtaq de 106,37 M$; le nouveau quartier général de la police de Trois-Rivières de 76,77 M$; et le nouveau poste Hochelaga d’Hydro-Québec, un contrat de 74,51 M$ attribué à CRT Construction.
Il ne s’agit donc pas seulement de petites réparations municipales. Une partie importante du pipeline touche des infrastructures lourdes, énergétiques, scolaires, routières et de transport collectif susceptibles d’étaler leurs dépenses et leurs besoins de main-d’œuvre sur plusieurs trimestres.
Le gouvernement tente effectivement d’utiliser les infrastructures comme amortisseur
Le budget 2026-2027 rend cette stratégie explicite.
Le Plan québécois des infrastructures atteint maintenant 167 G$. Le gouvernement prévoit 19,4 G$ d’investissements en infrastructures en 2026-2027 et 19,8 G$ en 2027-2028. Une accélération de plus de 5 G$ sur six ans par rapport au calendrier précédent doit, selon les estimations du ministère des Finances, maintenir plus de 4 400 emplois par année en moyenne jusqu’en 2030-2031 et ajouter plus de 630 M$ par année au PIB québécois.
Ce soutien est réel, mais il faut éviter de confondre un PQI de 167 G$ avec une injection de 167 G$ dans l’économie de 2026. Il s’agit d’un plan décennal, une grande partie des sommes concerne le maintien d’actifs existants et les projets passent par la conception, l’appel d’offres, l’adjudication puis la réalisation avant d’apparaître pleinement dans le PIB.
Il y a même un paradoxe révélateur dans les comptes du premier trimestre : alors que le carnet gouvernemental est considérable, l’investissement des administrations publiques a reculé de 3,0 % pendant le trimestre et sa composante construction de 2,7 %. Un programme annoncé ou un contrat attribué ne produit donc pas automatiquement de l’activité économique au même moment.
Autre nuance : les investissements provinciaux en infrastructures avaient atteint 21,0 G$ en 2025-2026, notamment parce que 1,8 G$ de versements avaient été anticipés. Les 19,4 G$ prévus en 2026-2027 constituent donc un niveau historiquement élevé, mais pas une accélération annuelle par rapport à cette base exceptionnelle.
Les chantiers peuvent amortir le choc, pas neutraliser tous les vents contraires
L’effet protecteur des travaux publics apparaît donc crédible pour la construction, le génie, les matériaux, les équipements, le transport et plusieurs économies régionales. Les données de Qui Gagne Quoi ne montrent pas, pour l’instant, un assèchement du pipeline. Au contraire, le nombre d’avis de travaux arrivant à échéance depuis le début de l’année est environ 6 % supérieur à celui observé sur la même période de 2025.
Mais l’économie québécoise est beaucoup plus large que le secteur de la construction. Les quatre premiers mois de 2026 montrent notamment une fabrication en baisse de 3,5 %. Les exportations avaient reculé au premier trimestre et la consommation des ménages stagnait pratiquement. Un choc suffisamment important sur les exportateurs, la fabrication ou la confiance des ménages pourrait dépasser la capacité des projets publics à le compenser.
Les chantiers jouent donc davantage le rôle d’un amortisseur que celui d’un moteur capable de remorquer à lui seul l’ensemble de l’économie.
Verdict : le Québec est davantage au bord de la récession qu’en récession confirmée
En août 2026, les données ne permettent pas d’affirmer que le Québec est actuellement en récession. La dernière séquence trimestrielle connue est un recul de 0,1 % au quatrième trimestre de 2025 suivi d’une croissance de 0,3 % au premier trimestre de 2026. Le marché du travail ralentit sans s’effondrer et les services continuent de croître légèrement.
Mais cette absence de récession confirmée ne doit pas masquer la faiblesse du portrait. La production demeure près de son niveau d’il y a un an, les industries productrices de biens sont en recul et plusieurs composantes de la demande ont été négatives au premier trimestre. Le deuxième trimestre pourrait très bien s’avérer négatif lorsque ses résultats seront connus.
Le Québec a bel et bien traversé une récession technique en 2023. En 2025 et au début de 2026, il a plutôt connu une succession de contractions et de petits rebonds qui ressemble davantage à une stagnation prolongée.
Pour la suite de 2026, une récession demeure un scénario de risque plutôt que le scénario central. Le gouvernement prévoit encore une croissance annuelle de 1,1 %, mais a lui-même modélisé un scénario commercial défavorable dans lequel le PIB reculerait de 0,2 %. Les indicateurs publiés depuis le budget rendent cet écart entre les deux trajectoires particulièrement pertinent.
Quant aux travaux publics, les données de Qui Gagne Quoi suggèrent qu’ils devraient effectivement amortir une partie du choc. Le pipeline de travaux ne se contracte pas et plusieurs contrats majeurs sont maintenant attribués. L’accélération du PQI ajoutera aussi de l’activité. Mais ce soutien est progressif et son effet demeure insuffisant pour garantir que le Québec évitera une récession si la faiblesse actuelle s’étend à davantage de secteurs.
La formule la plus juste, au 16 août, serait donc la suivante : le Québec ne se trouve pas dans une récession statistiquement confirmée, mais il évolue assez près de la ligne pour que les chantiers publics puissent faire une différence — sans pouvoir, à eux seuls, décider de l’issue.
Méthodologie
L’analyse de Qui Gagne Quoi porte d’abord sur les avis classés dans la catégorie « travaux » dont la date de clôture se situe entre le 1er janvier et le 16 août de 2025 ou de 2026. Ces dates de clôture ne doivent pas être confondues avec les dates de publication. Une seconde extraction a recensé les avis encore ouverts dont la clôture est prévue à compter du 17 août 2026. Les contrats octroyés ont été comparés à partir d’une recherche du mot « construction » selon leur date d’adjudication, avec une analyse distincte des résultats de 10 M$ et plus. Ces recherches par mot-clé peuvent inclure plusieurs attributions provenant d’un même appel d’offres et ne constituent donc pas un décompte exact de projets uniques.
Le diagnostic économique repose principalement sur les comptes économiques et le PIB mensuel de l’Institut de la statistique du Québec, sur les données du marché du travail, sur le Plan budgétaire 2026-2027 du ministère des Finances et sur les analyses économiques de Desjardins. La date de coupure est le 16 août 2026. Les données du PIB sont sujettes à révision et les statistiques officielles du deuxième trimestre n’étaient pas encore disponibles au moment de l’analyse.