Trump vient peut-être de rendre les ateliers d’usinage québécois stratégiques
Les PME : la souveraineté invisible
La souveraineté industrielle ne repose pas seulement sur les mégaprojets. Elle repose aussi sur la capacité de milliers de PME à fabriquer, réparer, transformer, adapter et livrer.
Pendant des années, acheter une pièce aux États-Unis plutôt qu’au Québec pouvait être une simple décision de prix.
Aujourd’hui, c’est aussi une décision de risque.
La guerre commerciale avec les États-Unis change tranquillement la valeur de certaines entreprises québécoises. Un atelier d’usinage capable de reproduire une pièce. Une entreprise de soudure capable de réparer un équipement. Un fabricant capable de trouver un substitut local. Un fournisseur capable de livrer malgré une frontière devenue plus imprévisible.
Ce qui ressemblait hier à de la simple sous-traitance industrielle ressemble de plus en plus à une capacité stratégique.
Et le Québec en possède beaucoup plus qu’on pourrait le croire.
Les données fédérales donnent déjà une idée de l’importance du tissu entrepreneurial canadien. En 2024, les petites entreprises employaient 46,6 % des travailleurs du secteur privé et les moyennes entreprises, 17,0 %.
Ensemble, les PME représentaient donc environ 63,6 % de l’emploi privé au Canada.
Mais dans le contexte actuel, une autre donnée devient peut-être encore plus importante :
qu’est-ce que ces entreprises sont réellement capables de fabriquer, réparer et remplacer ici?
Une capacité industrielle cachée dans les contrats publics
Une partie de la réponse se trouve dans un endroit auquel on pense rarement lorsqu’on parle de souveraineté économique : les contrats publics.
Les recherches effectuées dans Qui Gagne Quoi (QGQ) montrent qu’il existe déjà au Québec un écosystème de fournisseurs spécialisés qui travaillent pour les villes, les sociétés de transport, Hydro-Québec, les universités et d’autres organismes publics.
Pour les contrats d’une valeur de 25 000 $ à 500 000 $ publiés depuis le 1er janvier 2025, des recherches par mots-clés font notamment ressortir :
Usinage — 51 contrats repérés Pièces sur mesure, réparation, équipements industriels, transport.
Soudure — 113 contrats repérés Entretien d’infrastructures, équipements publics, travaux sur demande.
Pièces — 724 contrats repérés Transport, véhicules lourds, eau, mécanique, mobilier et infrastructures.
Aluminium — 65 contrats repérés Signalisation, fenêtres, carrosseries, équipements et bâtiments.
Ces recherches ne constituent pas une classification sectorielle officielle et certains résultats peuvent se chevaucher.
Mais le signal est difficile à ignorer.
Le Québec possède déjà une base industrielle capable de répondre à des besoins extrêmement spécialisés.
Et dans une guerre commerciale, cette capacité vaut soudainement beaucoup plus cher.
Le métro de Montréal a besoin de pièces. Quelqu’un doit pouvoir les fabriquer.
Prenons quelques contrats répertoriés dans Qui Gagne Quoi.
Usinage Villeneuve inc. — Société de transport de Montréal Acquisition de pièces usinées selon dessin et de pièces pour les frotteurs du métro : 413 283,39 $
Ce contrat semble banal.
Il ne l’est pas.
Lorsqu’une pièce spécialisée n’est plus facilement disponible auprès du fournisseur habituel, être capable de la fabriquer selon un dessin devient une capacité extrêmement concrète de résilience.
Même constat ailleurs.
Atelier d’usinage de la Capitale inc. — Ville de Québec Entretien et réparation de pompes industrielles : 379 187,55 $
AMF Usinage — Ville de Sherbrooke Conception, fabrication mécanique, soudure et modification d’équipements : 342 050,62 $
Soudure F.L.F. inc. — Hydro-Québec Réfection et modification sur demande de conteneurs et d’équipements : 480 150,00 $
Soudure Techn’Îles inc. — Hydro-Québec Service de soudure sur demande en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : 400 155,25 $
Signalisation de l’Estrie inc. — Ville de Laval Feuilles d’aluminium et accessoires de signalisation routière : 491 890,99 $
AMRO Aluminium inc. — UQAM Réhabilitation de fenêtres : 294 000,00 $
Individuellement, aucun de ces contrats ne changera l’économie canadienne.
Collectivement, ils révèlent toutefois quelque chose d’important :
nous avons déjà des entreprises capables de fabriquer, modifier, réparer et maintenir ici une partie des équipements dont notre économie dépend.
Voilà une information qui prend une tout autre valeur lorsque Washington décide de jouer dur avec le commerce.
Le fournisseur américain le moins cher peut devenir très cher
Pendant longtemps, l’approvisionnement a été optimisé autour de trois critères : le prix, le délai et l’efficacité.
La guerre commerciale en ajoute maintenant un quatrième :
la vulnérabilité.
Un fournisseur américain peut être parfaitement compétitif aujourd’hui.
Puis arrivent un tarif, un contre-tarif, une nouvelle règle d’origine, une restriction d’approvisionnement ou une flambée du prix des métaux.
Tout à coup, la chaîne d’approvisionnement « optimale » ne l’est plus.
Les entreprises canadiennes ont commencé à réagir.
Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), 45 % des entreprises interrogées disaient prendre ou envisager des mesures pour trouver de nouveaux fournisseurs face aux tensions tarifaires entre le Canada et les États-Unis.
Les mêmes données indiquent aussi que les entreprises souhaitent que les gouvernements s’approvisionnent davantage auprès d’entreprises canadiennes.
Ce changement est majeur.
Parce qu’il signifie que la question n’est plus seulement :
« Combien coûte cette pièce? »
Elle devient aussi :
« Qui d’autre est capable de la fabriquer? »
Et c’est précisément là que les données de marchés publics deviennent intéressantes.
PRO-FAB : 300 millions de dollars et une chaîne d’approvisionnement canadienne
Le cas de PRO-FAB CEGERCO S.E.P. est particulièrement intéressant.
L’entreprise a obtenu d’Hydro-Québec un contrat de 300 millions de dollars pour la fourniture, l’installation et la mise en service de bâtiments préfabriqués modulaires destinés à des campements.
En parallèle, Groupe ProFab affirme publiquement que la majorité des matériaux utilisés dans la fabrication de ses maisons usinées provient d’entreprises canadiennes : bois de structure, portes et fenêtres, systèmes mécaniques et composantes intérieures.
Attention à ne pas tirer une conclusion que les données ne permettent pas de démontrer.
Cela ne prouve pas que ProFab a remplacé un fournisseur américain précis en réaction à la guerre commerciale.
Mais le signal est intéressant.
Voilà une entreprise capable d’exécuter un contrat public de très grande ampleur qui met déjà de l’avant une chaîne d’approvisionnement largement canadienne.
Hier, cela pouvait être un argument de marketing.
Aujourd’hui, cela peut devenir un avantage concurrentiel.
Demain, ce pourrait être une exigence stratégique.
Derrière Pomerleau, il y a des centaines de fournisseurs potentiels
Le même phénomène apparaît à une échelle encore plus grande avec POMERLEAU INC.
Dans les données de Qui Gagne Quoi, l’entreprise est associée à 62 contrats représentant environ 3,64 milliards de dollars.
Ses clients publics comprennent notamment Hydro-Québec, la Société de transport de Montréal, la Société québécoise des infrastructures, Polytechnique Montréal et le ministère des Transports.
Parmi les contrats importants :
CI13 — Construction de la future station Pie-IX — STM 241,6 M$
Et :
Réfection intérieure et modernisation électromécanique de l’édifice Jean-Lesage — Hydro-Québec 197,9 M$
Mais ce qui devient particulièrement intéressant dans le contexte actuel n’est pas uniquement la valeur des contrats de Pomerleau.
C’est ce qui se trouve derrière ces contrats.
Une entreprise de cette taille doit acheter une quantité énorme de matériaux, de composantes, de services et d’expertise.
Acier.
Bois.
Aluminium.
Pièces mécaniques.
Équipements.
Fabrication spécialisée.
Services techniques.
Sous-traitance.
Or, Pomerleau a elle-même souligné que l’environnement d’approvisionnement est en train de changer : utilisation accrue d’acier et de bois canadiens dans certains projets fédéraux, contre-tarifs sur certains métaux et nécessité pour les entreprises de revoir leurs pratiques d’achat.
C’est ici que la guerre commerciale pourrait créer un effet économique beaucoup plus vaste qu’une simple hausse de prix.
Les grands donneurs d’ordres vont chercher de nouveaux fournisseurs.
Et certaines PME québécoises qui n’étaient jusqu’ici que des fournisseurs régionaux pourraient devenir beaucoup plus intéressantes.
La prochaine grande occasion d’affaires pourrait être un fournisseur à remplacer
C’est probablement l’aspect le plus sous-estimé de cette guerre commerciale.
On parle énormément des entreprises canadiennes qui exportent aux États-Unis et qui risquent de perdre des ventes.
C’est évidemment important.
Mais il existe un autre côté à l’équation.
Chaque entreprise canadienne qui cherche à réduire sa dépendance envers un fournisseur américain crée potentiellement une occasion d’affaires pour quelqu’un d’autre au Canada.
Un manufacturier qui cherche une pièce.
Un entrepreneur qui cherche un fournisseur d’acier.
Une société de transport qui doit maintenir un équipement vieillissant.
Une municipalité qui doit réparer plutôt que remplacer.
Un grand constructeur qui doit augmenter la proportion de contenu canadien dans ses projets.
La guerre commerciale détruit certaines occasions.
Elle en déplace d’autres.
La difficulté est de savoir où elles se trouvent.
Les contrats publics ne sont plus seulement des dépenses
Il faudra probablement aussi revoir notre façon de penser l'approvisionnement public.
Un contrat accordé à une entreprise québécoise n’est pas uniquement une dépense gouvernementale.
Il peut contribuer à maintenir une expertise.
Une machine.
Un atelier.
Des soudeurs.
Des machinistes.
Des ingénieurs.
Une chaîne de fournisseurs.
Et surtout une entreprise qui saura encore fabriquer quelque chose ici lorsqu’on en aura besoin.
Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner la concurrence, acheter local à n’importe quel prix ou fermer le marché canadien.
Ce serait une conclusion beaucoup trop simpliste.
Mais cela signifie qu’un gouvernement devrait probablement connaître beaucoup mieux les capacités productives qu’il possède sur son propre territoire.
Parce qu’une capacité industrielle perdue peut prendre des années à reconstruire.
Et parce qu’en période de crise, découvrir trop tard qu’on ne fabrique plus une composante essentielle chez nous peut coûter beaucoup plus cher que les quelques dollars économisés en l’important pendant vingt ans.
Trump a peut-être changé la question
Pendant des décennies, nous avons demandé :
Qui peut nous vendre cette pièce au meilleur prix?
La guerre commerciale nous oblige maintenant à poser des questions différentes.
Qui peut la fabriquer au Canada?
Qui peut remplacer le fournisseur américain?
Qui possède déjà l’équipement?
Qui a déjà démontré qu’il pouvait livrer à Hydro-Québec, à la STM ou à une grande municipalité?
Qui peut adapter une pièce lorsqu’elle n’existe plus?
Et surtout :
combien de ces entreprises avons-nous déjà sous le nez sans même savoir qu’elles existent?
Les contrats publics québécois contiennent une partie de cette réponse.
Nous les avons longtemps regardés comme une liste de dépenses et d’adjudicataires.
Il faudra peut-être commencer à les regarder autrement.
Comme une carte de ceux qui savent encore fabriquer des choses ici.
Parce que dans une guerre commerciale, l’entreprise capable de fabriquer une pièce à 40 kilomètres de chez nous n’est plus simplement un fournisseur local.
Elle devient une assurance contre ce qui se passe à 600 kilomètres au sud de la frontière.