Un investissement public attendu pour l’habitation en Chaudière-Appalaches

Habitation en Chaudière-Appalaches : ce que recouvrent réellement les 146 M$ du PQI

L’investissement public attendu en habitation en Chaudière-Appalaches est substantiel, mais il ne correspond ni à un seul chantier ni à 146 M$ de nouvelles constructions prêtes à démarrer.

Le Plan québécois des infrastructures 2026-2036 prévoit une contribution du gouvernement du Québec de 146,0 M$ pour les logements sociaux et communautaires de la région. De cette somme, 88,2 M$ sont classés en maintien du parc et 57,8 M$ en bonification du parc. Autrement dit, environ 60 % de l’enveloppe vise d’abord les infrastructures existantes et 40 % leur bonification. ([Quebec CDN][1])

Cette distinction change la lecture de l’annonce. Le PQI est une programmation sur dix ans, et non une confirmation que 146 M$ seront engagés à court terme dans des chantiers régionaux. À l’échelle québécoise, le secteur des logements sociaux et communautaires dispose de 3,49 G$ au PQI 2026-2036, dont 2,15 G$ pour le maintien du parc et 1,34 G$ pour sa bonification. Une grande partie des sommes est par ailleurs regroupée dans des enveloppes et des projets de moins de 20 M$, qui ne sont pas tous identifiés individuellement dans le document. ([Quebec CDN][1])

Un seul projet régional de 20 M$ et plus est identifié

Pour la Chaudière-Appalaches, le projet d'habitation de 20 M$ et plus qui ressort explicitement du PQI est celui des Immeubles SILA à Lévis. Le tableau de bord gouvernemental décrit un projet de 72 logements locatifs abordables, répartis dans deux bâtiments et destinés à des personnes seules et à des familles. La Société immobilière locative à prix accessible, ou SILA, est désignée à la fois comme organisme porteur et comme gestionnaire du projet. Le ministre responsable est celui de l’Habitation. ([Tresor Québec][2])

Le dossier demeure toutefois classé « en planification ». Cette étape a été autorisée en mars 2026 et le projet figure toujours dans la liste gouvernementale des projets de la région en août 2026. Aucun coût total propre aux 72 logements ni aucune contribution gouvernementale individuelle ne sont publiés sur sa fiche. Il serait notamment erroné de lui attribuer les 40,9 M$ apparaissant au PQI : ce montant représente ensemble les trois projets de logements sociaux et communautaires de 20 M$ et plus alors en planification au Québec. ([Quebec CDN][1])

Le caractère régional de l’enveloppe doit donc être interprété avec prudence. Le PQI ne ventile pas les 146,0 M$ municipalité par municipalité. Lévis est la seule municipalité de Chaudière-Appalaches où un projet d'habitation de plus de 20 M$ est nommé individuellement. Cela ne signifie pas que les autres territoires ne recevront rien : les rénovations de HLM, les plus petits projets et certaines enveloppes ne sont simplement pas détaillés à cette échelle dans le plan.

Les marchés publics ne montrent pas encore un chantier de 72 logements clairement attribué

Les recherches effectuées dans Qui Gagne Quoi font apparaître une autre limite importante. Des requêtes avec les termes « logement », « HLM », « SILA », « Immeubles SILA » et « PRHLM », de même que des recherches au nom de l’Office municipal d’habitation de Lévis et de l’Office d’habitation du Sud des Appalaches, n’ont pas permis d’identifier un avis d’appel d’offres ou un contrat attribué pouvant être relié sans ambiguïté au projet gouvernemental TB 1348 de 72 logements.

La recherche par le seul terme « SILA » génère notamment de nombreux faux positifs associés à Wärtsilä dans d’autres secteurs. À l’inverse, les recherches précises au nom des offices concernés n’ont pas fait ressortir de contrat correspondant. Des acquisitions foncières effectuées par la Ville de Lévis apparaissent également dans les données, mais les documents consultés ne permettent pas de les rattacher au projet SILA; elles ont donc été exclues de l’analyse.

Ce constat ne permet pas d’affirmer qu’aucun contrat n’a été conclu. SILA est un organisme sans but lucratif, et un projet subventionné par l’État ne se traduit pas nécessairement par un appel d’offres publié sous le nom du gouvernement ou d’un office d’habitation. Il indique plutôt qu’au 15 août 2026, Qui Gagne Quoi ne fournit pas encore de chaîne documentaire permettant de passer de l’enveloppe de 146,0 M$ à un entrepreneur, à un prix contractuel et à un échéancier de construction pour les 72 unités.

Un écart de 24 logements reste à expliquer

Le suivi du projet révèle par ailleurs une évolution qui mérite d’être clarifiée. En août 2025, une annonce provenant du cabinet de la ministre responsable de l’Habitation retenait SILA dans l’Initiative de multilogements hautement préfabriqués pour deux projets de 24 unités à Lévis, soit 48 logements. Ces logements devaient être livrés à l’été 2026. L’initiative était financée dans le contexte de l’Entente Canada-Québec relative au Fonds pour accélérer la construction de logements, et les loyers devaient respecter les seuils du Programme d’habitation abordable Québec. ([Newswire][3])

Sept mois plus tard, le PQI et le tableau de bord gouvernemental parlent plutôt de 72 logements SILA répartis dans deux bâtiments. ([Tresor Québec][2])

Les documents publics consultés n’expliquent pas le passage de 48 à 72 unités. Il pourrait s’agir d’une bonification, d’un regroupement de phases ou d’une redéfinition du projet, mais aucune de ces hypothèses ne peut être retenue sans confirmation. Surtout, l’échéancier de livraison à l’été 2026 annoncé en 2025 pour les 48 logements ne devrait pas être appliqué automatiquement au projet de 72 logements désormais inscrit au PQI. Le statut officiel le plus récent demeure celui d’un projet en planification.

Cette incohérence documentaire est probablement l’une des principales questions à soumettre à SILA et à la Société d’habitation du Québec : les 72 logements comprennent-ils les 48 unités préfabriquées annoncées en 2025, où se trouve l’ajout de 24 unités et quel est désormais l’échéancier de chacune des phases?

Plusieurs mécanismes de financement se superposent

Le chiffre de 146,0 M$ ne correspond pas non plus à un programme unique. Les documents gouvernementaux distinguent le maintien du parc existant de sa bonification. Pour le parc de HLM, la SHQ utilise notamment le Programme de rénovation des habitations à loyer modique, ou PRHLM, qui soutient les rénovations, certaines reconstructions d’ensembles vétustes et les interventions après sinistre. Le Programme d’habitation abordable Québec, pour sa part, appuie la création de logements locatifs abordables. ([Quebec CDN][4])

Il serait néanmoins prématuré d’attribuer automatiquement les 88,2 M$ de maintien régional au PRHLM : le tableau régional du PQI ne fournit pas cette ventilation par programme. Les recherches dans Qui Gagne Quoi n’ont d’ailleurs pas fait ressortir de série de contrats PRHLM en Chaudière-Appalaches permettant de reconstituer cette enveloppe projet par projet.

D’autres montages financiers sont déjà à l’œuvre dans la région. À Saint-Honoré-de-Shenley, un ensemble de 36 logements abordables au 450, rue Ennis a été annoncé en janvier 2026. Son montage financier atteint 13,5 M$, dont 6,3 M$ du gouvernement du Québec dans le cadre du partenariat avec le Fonds de solidarité FTQ, lui-même rendu possible par l’Entente Canada-Québec concernant le Fonds pour accélérer la construction de logements. Les Industries Bonneville sont responsables du chantier et l’Office d’habitation du Sud des Appalaches doit assurer la gestion des immeubles. Les travaux devaient être terminés en mars 2026. ([Canada Mortgage and Housing Corporation][5])

Ce projet montre pourquoi il faut éviter de limiter l’analyse régionale à la seule liste des projets de 20 M$ et plus. Des opérations significatives existent dans de plus petites municipalités avec des montages fédéraux, provinciaux, municipaux, communautaires et privés. Rien dans les documents consultés ne permet toutefois d’affirmer que les 6,3 M$ accordés à Saint-Honoré-de-Shenley font partie des 146,0 M$ du PQI régional; les deux chiffres ne doivent donc pas être additionnés ou rapprochés automatiquement.

Quels ménages pourront réellement accéder aux nouveaux logements?

Pour les 72 logements SILA, la fiche gouvernementale ne donne pour l’instant que deux catégories générales : les personnes seules et les familles. Elle ne précise ni les plafonds de revenu, ni la méthode de sélection, ni la proportion d'unités qui bénéficierait éventuellement d'un supplément au loyer. ([Tresor Québec][2])

L’annonce de 2025 sur les 48 unités préfabriquées apporte un élément supplémentaire : les loyers devaient respecter les seuils d’abordabilité du PHAQ et les modèles préfabriqués pouvaient comprendre des studios ainsi que des logements d’une ou deux chambres. Mais là encore, cela ne permet pas de connaître le revenu maximal des futurs locataires du projet de 72 logements, puisque le périmètre du projet a changé depuis cette annonce. ([Newswire][3])

À Saint-Honoré-de-Shenley, les 36 unités sont composées de logements d’une, deux ou trois chambres et sont destinées aux familles et aux personnes seules. L’annonce fait également référence aux ménages à revenu modeste, sans publier une grille locale détaillée d’admissibilité. ([Canada Mortgage and Housing Corporation][5])

L’information manquante est donc importante. Pour mesurer la réponse réelle aux besoins, il faudra connaître non seulement le nombre de portes construites, mais également les loyers exigés, les critères de revenu, la durée pendant laquelle l’abordabilité sera protégée et la part destinée aux ménages les plus vulnérables.

Un parc de 2 489 HLM qui appelle aussi des investissements de maintien

La composante de 88,2 M$ consacrée au maintien du parc prend davantage de sens lorsqu’on la compare au patrimoine de logements sociaux déjà présent dans la région. Selon une compilation de la SHQ portant sur la situation au 31 décembre 2023, les offices d’habitation de Chaudière-Appalaches géraient 2 489 HLM. Le seul Office municipal d’habitation de Lévis en comptait 899, tandis que l’Office d’habitation du Sud de la Chaudière en comptait 425 et l’Office d’habitation des Appalaches, 277. ([Quebec CDN][6])

La même compilation recensait 82 logements vacants dans l’ensemble de la région, soit environ 3,3 % du parc comptabilisé. Ce nombre ne doit pas être interprété comme un surplus de logements disponibles. La SHQ précise que les vacances peuvent être causées par des rénovations mineures, des travaux majeurs ou un sinistre, ou encore par l’absence ponctuelle d’un requérant correspondant au type de logement disponible. Les données datent en outre de la fin de 2023 et ne décrivent pas nécessairement la situation de 2026. ([Quebec CDN][6])

Cette réalité explique pourquoi une politique d’habitation ne peut pas être évaluée uniquement au nombre de logements neufs. Remettre une unité existante en état et la rendre de nouveau habitable peut augmenter l’offre effective sans construction nouvelle. Le poids du maintien dans l’enveloppe régionale — un peu plus de 60 % — suggère que la conservation du parc existant constitue une part majeure de l’effort prévu, même si les projets précis restent à documenter. ([Quebec CDN][1])

Le besoin d’abordable subsiste même lorsque le marché locatif se détend

Lévis appartient à la RMR de Québec, où le marché locatif s’est quelque peu détendu en 2025 avec l’arrivée de logements neufs. Cette détente ne s’est toutefois pas traduite de la même façon dans toutes les gammes de prix : la SCHL indiquait que les logements dont le loyer se situait sous la médiane affichaient encore un taux d’inoccupation d’environ 1 %, tandis que les immeubles récents, généralement plus chers, connaissaient davantage de logements disponibles. Les loyers ont par ailleurs continué d’augmenter fortement. ([Canada Mortgage and Housing Corporation][7])

Cette donnée s’applique à la RMR de Québec et ne peut pas être extrapolée à l’ensemble de Chaudière-Appalaches, notamment à la Beauce, à Montmagny, à L’Islet ou à Thetford Mines. Elle illustre toutefois un enjeu central pour le projet lévisien : augmenter l’offre totale n’est pas nécessairement équivalent à augmenter l’offre accessible aux ménages modestes.

À l’échelle régionale, le projet Habitation Chaudière-Appalaches a justement été mis en place pour développer l’expertise des MRC et des municipalités, soutenir techniquement l’émergence de projets et mieux outiller les territoires en habitation. Cette démarche confirme que les besoins et les solutions diffèrent fortement entre le pôle urbain de Lévis et les petites municipalités rurales. ([ID Territoires][8])

Un investissement réel, mais dont les retombées restent à préciser

Le principal constat est donc double. Oui, le gouvernement du Québec inscrit 146,0 M$ pour les logements sociaux et communautaires de Chaudière-Appalaches dans son plan d’infrastructures 2026-2036. Mais seulement 57,8 M$ sont classés en bonification du parc, contre 88,2 M$ en maintien, et le seul projet régional de 20 M$ ou plus identifié individuellement est celui des 72 logements SILA à Lévis. ([Quebec CDN][1])

Il est encore trop tôt pour transformer cette enveloppe en un nombre précis de nouveaux logements, en retombées économiques ou en calendrier régional de chantiers. Qui Gagne Quoi ne permet pas encore de rattacher le projet SILA de 72 logements à un marché public ou à un avis d’attribution précis. Le coût du projet n’est pas publié, les critères détaillés d’admissibilité restent inconnus et l’écart entre les 48 unités annoncées en 2025 et les 72 inscrites au PQI en 2026 demeure à expliquer.

L’enveloppe constitue donc davantage un signal de programmation financière qu’une vague de contrats déjà matérialisée. Les prochaines données à surveiller seront le passage du projet SILA de la planification à la réalisation, l’identification des 24 unités supplémentaires, les contrats ou ententes de construction qui en découleront, la ventilation des 88,2 M$ de maintien entre les différents offices et municipalités de la région, ainsi que les loyers et critères d’accès effectivement appliqués aux nouvelles unités.

Méthodologie

L’analyse repose sur le Plan québécois des infrastructures 2026-2036 et le tableau de bord des projets d’infrastructure du gouvernement du Québec, sur des documents de la Société d’habitation du Québec concernant le parc de HLM, sur des annonces gouvernementales et de la SCHL relatives aux projets de Lévis et de Saint-Honoré-de-Shenley, ainsi que sur les données de marché de la SCHL. Des recherches ont parallèlement été réalisées dans Qui Gagne Quoi sur les contrats octroyés et les avis d’appels d’offres avec différents mots-clés liés au logement, aux HLM, au PRHLM, à SILA et aux offices d’habitation concernés. L’absence d’un contrat dans ces recherches est traitée comme une limite de traçabilité et non comme une preuve qu’aucune dépense ou entente contractuelle n’existe.