Ingénierie en Abitibi-Témiscamingue : un possible regroupement d’appels à surveiller
À première vue, la succession récente de dossiers liés à l’ingénierie, à l’architecture et aux services professionnels en Abitibi-Témiscamingue peut donner l’impression qu’une vague d’appels d’offres est en train de se former.
À première vue, la succession récente de dossiers liés à l’ingénierie, à l’architecture et aux services professionnels en Abitibi-Témiscamingue peut donner l’impression qu’une vague d’appels d’offres est en train de se former. Une lecture plus fine des données de Qui Gagne Quoi, alimentées par les publications du SEAO, invite toutefois à la prudence.
Le premier piège est temporel : une publication récente n’est pas nécessairement un nouvel appel d’offres. Plusieurs fiches apparues au cours de l’été correspondent plutôt à des résultats de contrats déjà octroyés. Autrement dit, additionner toutes les publications de juin, juillet et août comme s’il s’agissait de nouvelles occasions d’affaires créerait artificiellement un effet de concentration.
Au 15 août 2026, deux dossiers ouverts ressortent clairement dans le champ des services professionnels de conception. La Ville de Rouyn-Noranda sollicite des services pour la conception et la surveillance du développement Dallaire, un mandat publié le 30 juillet dont la clôture est prévue le 1er septembre. Le projet touche notamment les autorisations environnementales, la préparation de plans et devis ainsi que la surveillance des travaux.
De son côté, le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue a publié le 14 août un appel pour des services professionnels en architecture visant le remplacement de l’enveloppe et des bassins de toiture du Pavillon 4000, avec une clôture prévue le 10 septembre.
Ces deux dossiers se chevauchent donc dans le temps, mais ils ne sollicitent ni exactement les mêmes disciplines ni les mêmes équipes. À eux seuls, ils ne permettent pas encore de parler d’une vague régionale d’appels d’offres en génie-conseil.
Des regroupements réels, mais souvent à l’intérieur d’un même projet
Le phénomène devient plus intéressant lorsqu’on remonte quelques mois.
Le 8 avril 2026, le Centre de services scolaire Harricana a notamment publié trois appels distincts pour la réfection du parement extérieur de l’école St-Viateur d’Amos : un en architecture, un en ingénierie mécanique-électrique et un en ingénierie structure et civil. Les trois dossiers concernaient donc un même projet immobilier, mais faisaient appel à des expertises professionnelles différentes.
Les données contractuelles de Qui Gagne Quoi montrent que la concurrence n’a pas été uniforme entre ces disciplines. Le volet architecture, remporté par MLS Architectes pour 258 000 $, n’a compté qu’un soumissionnaire enregistré. Le volet mécanique-électrique, attribué à AtkinsRéalis pour 101 952,99 $, en a compté deux, tandis que le volet structure et civil, également remporté par AtkinsRéalis pour 124 969,56 $, en a reçu trois.
Il s’agit d’un exemple important pour l’analyse d’un éventuel regroupement temporel. Trois appels publiés dans la même journée pourraient être interprétés comme trois projets concurrents pour les ressources des firmes. Dans les faits, il s’agissait plutôt du découpage multidisciplinaire d’un seul chantier.
Une situation comparable s’est présentée à Val-d’Or le 31 mars 2026, lorsque la Ville a lancé simultanément un appel en architecture et un autre en ingénierie. Le mandat d’ingénierie était lié à des modifications au Centre Agnico Eagle, notamment autour des bandes de patinoire, des bancs des joueurs et de pénalité ainsi que de certains équipements électriques et de télécommunication. Il prévoyait une réalisation pouvant s’étendre sur 18 mois. Deux firmes ont soumissionné, WSP et AtkinsRéalis, et WSP a obtenu le contrat pour 106 361,88 $.
Le mandat parallèle d’architecture a pour sa part été remporté par MLS Architectes pour 102 327,75 $, avec un seul soumissionnaire inscrit dans les données de Qui Gagne Quoi.
Ces exemples indiquent qu’il existe bel et bien des moments où plusieurs appels apparaissent presque simultanément. Mais une partie du regroupement s’explique par la façon dont les organismes publics découpent leurs projets entre architecture, structure, civil, mécanique et électricité.
Les besoins ne sont pas tous interchangeables
C’est également ce qui empêche de considérer l’ensemble des avis régionaux comme une seule masse de travail susceptible de saturer instantanément les firmes.
Les données récentes font apparaître des mandats de nature très différente : développement municipal, réseaux d’égouts, études hydrauliques, géotechnique, mécanique du bâtiment, structure, enveloppe du bâtiment, équipements de santé, surveillance de travaux ou encore gestion de projet.
Le développement Dallaire à Rouyn-Noranda, par exemple, sollicite une combinaison de conception municipale, d’autorisations, de plans et devis et de surveillance. Le projet du Cégep touche plutôt l’architecture et l’enveloppe du bâtiment. À St-Viateur, les besoins ont été expressément répartis entre architecture, mécanique-électricité et structure-civil.
Même lorsqu’ils sont publiés à quelques jours ou quelques semaines d’intervalle, ces mandats ne se disputent donc pas nécessairement les mêmes professionnels.
Les principaux donneurs d’ouvrage observés sont eux aussi diversifiés : municipalités comme Rouyn-Noranda et Val-d’Or, centres de services scolaires, établissements d’enseignement supérieur comme l’UQAT et le Cégep, ainsi que le réseau de la santé.
Cette diversité tend à montrer qu’il ne s’agit pas, pour l’instant, d’un programme coordonné provenant d’un seul grand donneur d’ouvrage, mais plutôt de plusieurs cycles d’investissement publics qui se superposent partiellement.
Appel d’offres et gré à gré : ne pas confondre les modes de sollicitation
Une autre distinction est essentielle : tous les contrats professionnels visibles dans les données ne passent pas par le même mécanisme.
À Rouyn-Noranda, par exemple, les services professionnels en ingénierie pour le centre communautaire d’Évain ont été octroyés de gré à gré à BCI Structure et Civil pour 56 656,81 $. Les données indiquent un seul fournisseur pour ce dossier. Le contrat avait été adjugé le 8 avril, même si sa publication comme résultat est apparue le 10 juillet.
À l’inverse, les dossiers de Val-d’Or et de St-Viateur examinés plus haut provenaient d’avis d’appel d’offres.
Il faut en outre distinguer le mode de sollicitation — appel d’offres, invitation ou gré à gré — de la règle d’adjudication utilisée pour départager les propositions. Pour les organismes publics, le cadre québécois prévoit maintenant des mécanismes propres aux services professionnels d’architecture et d’ingénierie liés à des travaux de construction, dont la pondération qualité-prix, le concours de conception et, dans certaines circonstances, une évaluation de la qualité suivie d’une négociation du prix.
Le régime municipal a lui aussi changé récemment avec l’entrée en vigueur, le 1er avril 2026, de la Loi sur les contrats des organismes municipaux.
Il serait donc prématuré de comparer précisément les méthodes de sélection des appels observés sans examiner les devis et grilles d’évaluation de chacun. Les fiches de résultats permettent de distinguer un appel d’offres d’un gré à gré, mais pas toujours de reconstruire avec certitude l’ensemble de la pondération utilisée.
Une concurrence parfois mince, mais pas uniformément
Les quelques dossiers pour lesquels le nombre de soumissionnaires est disponible font tout de même ressortir un élément à surveiller.
Dans l’échantillon analysé, les deux mandats d’architecture de Val-d’Or et de St-Viateur ont chacun enregistré un seul soumissionnaire. Les mandats d’ingénierie comparables en ont attiré deux ou trois.
L’échantillon est beaucoup trop restreint pour conclure à un manque de concurrence en architecture dans l’ensemble de l’Abitibi-Témiscamingue. Il fournit néanmoins un indicateur intéressant : si d’autres appels de même nature sont publiés dans des fenêtres rapprochées et continuent d’obtenir une seule proposition conforme, la question de la capacité disponible deviendra plus pertinente.
Il faut également éviter d’opposer trop simplement « firmes régionales » et « grandes firmes extérieures ». MLS Architectes dispose de bureaux à Val-d’Or et à Rouyn-Noranda et dessert largement l’Abitibi-Témiscamingue et le Nord-Ouest québécois. WSP possède également un bureau à Rouyn-Noranda. AtkinsRéalis affirme pour sa part être en croissance en Abitibi-Témiscamingue et disposer d’équipes réparties dans plusieurs bureaux de la région, avec des activités dans le bâtiment, les infrastructures, le transport, les mines et l’environnement.
La présence de grands groupes peut donc augmenter la capacité disponible localement tout en leur permettant, au besoin, de mobiliser des ressources provenant d’autres bureaux.
Cela n’élimine pas pour autant le risque de tension sur certaines expertises spécialisées. L’Association des firmes de génie-conseil du Québec considère d’ailleurs la main-d’œuvre comme un chantier stratégique pour l’industrie et cite un besoin québécois de près de 52 000 professionnels du génie d’ici 2033. Ce contexte général ne démontre pas l’existence d’une pénurie particulière en Abitibi-Témiscamingue, mais il rend pertinente la surveillance du nombre de soumissionnaires lorsqu’un groupe de projets arrive simultanément sur le marché.
Un signal à surveiller plutôt qu’une vague confirmée
Les données disponibles ne permettent donc pas encore de conclure qu’une vague exceptionnelle d’appels d’offres en ingénierie est en cours en Abitibi-Témiscamingue.
Elles montrent plutôt plusieurs petits regroupements.
Certains proviennent du découpage d’un même chantier entre plusieurs disciplines, comme à l’école St-Viateur. D’autres correspondent à des besoins distincts de plusieurs organismes qui se retrouvent temporairement sur le marché en même temps. Et plusieurs publications récentes sont simplement des résultats d’octrois antérieurs, ce qui peut amplifier artificiellement l’impression d’activité lorsqu’on observe uniquement leur date de publication.
Le véritable indicateur à suivre au cours des prochaines semaines sera donc moins le nombre brut d’avis que leur chevauchement réel : combien de véritables appels d’offres sont ouverts simultanément, dans quelles disciplines, pour quelles dates de remise, et avec combien de soumissionnaires au moment de l’adjudication.
Si plusieurs mandats de plans et devis, surveillance, structure, mécanique-électricité ou gestion de projet commencent à se fermer dans les mêmes fenêtres avec seulement une ou deux propositions, l’hypothèse d’une pression sur la capacité régionale gagnera en crédibilité.
Pour l’instant, les données indiquent surtout un marché actif et fragmenté. Le regroupement mérite d’être surveillé, mais il n’est pas encore suffisamment établi pour parler d’un engorgement du génie-conseil en Abitibi-Témiscamingue.
Méthodologie
Analyse réalisée à partir des avis et contrats répertoriés dans Qui Gagne Quoi et provenant du SEAO, vérifiés au 15 août 2026, puis rapprochés de sources gouvernementales, de pages officielles d’entreprises et de sources sectorielles. Les résultats de contrats ont été distingués des véritables nouveaux appels d’offres afin d’éviter de créer artificiellement un regroupement temporel. ```