La défense Canadienne aide-t-elle le Québec?
La hausse des dépenses militaires canadiennes ouvre un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Pour le Québec, la question n’est donc plus seulement de savoir si la défense peut générer des retombées économiques. Elle en génère déjà. La vraie question est plutôt de savoir quelle part de cette nouvelle vague d’investissements les entreprises québécoises réussiront à capter.
Les chiffres disponibles montrent que le Québec part avec une base industrielle importante. Selon le gouvernement du Québec, l’industrie de la défense comptait plus de 8 500 emplois directs dans la province en 2022, soit 24 % des emplois directs canadiens du secteur. En 2023-2024, le ministère de la Défense nationale a dépensé 4 G$ au Québec en contrats et dépenses militaires, l’équivalent d’environ 19 % de son total.
Ces 19 % représentent une somme considérable, mais ils invitent aussi à la prudence. Le Québec représente un peu plus du cinquième de la population canadienne. Une comparaison démographique n’est pas une mesure parfaite de ce que devrait recevoir une province en contrats militaires — les bases, les chantiers, les technologies et les capacités industrielles ne sont pas répartis proportionnellement à la population —, mais elle montre qu’il serait exagéré de présenter le Québec comme le principal bénéficiaire des dépenses fédérales simplement sur la base des 4 G$.
Une industrie beaucoup plus large que les armes
C’est probablement là que se trouve le principal avantage du Québec. Son industrie de défense ne repose pas principalement sur la fabrication d’armes.
Le gouvernement du Québec recense plus de 430 entreprises et organismes déjà actifs sur le marché de la défense et environ 900 autres considérés comme intéressés ou potentiels. Plus de 70 % des entreprises déjà présentes sont des PME. Les principales expertises recensées sont l’aérospatiale, qui représente 23 % des entreprises actives, la transformation métallique avec 20 % et les technologies numériques avec 18 %. Les fabricants d’armes et de munitions représentent moins de 1 % des entreprises québécoises présentes sur ce marché.
Autrement dit, une augmentation des dépenses militaires peut toucher des secteurs qui existent déjà au Québec indépendamment de la défense : avionique, usinage, intelligence artificielle, cybersécurité, simulation, robotique, optique-photonique, quantique, matériaux, transport et construction navale.
C’est important, parce que la nouvelle stratégie fédérale ne repose justement pas uniquement sur l’achat de chars, de navires ou d’avions. Ottawa veut renforcer des capacités industrielles canadiennes, sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et développer davantage de technologies à double usage.
Ottawa change les règles du jeu
Le changement d’échelle est majeur. La Stratégie industrielle de défense publiée par Ottawa en février 2026 s’inscrit dans les 81,8 G$ de nouvelles dépenses de défense prévues au budget fédéral de 2025. De cette somme, 6,6 G$ doivent directement soutenir la stratégie industrielle. Ottawa dit vouloir faire passer à 70 % la proportion des acquisitions de défense attribuées à des entreprises canadiennes.
Le gouvernement fédéral évalue à environ 180 G$ les occasions d’approvisionnement militaire et à 290 G$ les investissements en immobilisations liés à la défense qui pourraient se présenter au Canada au cours des dix prochaines années.
Pour le Québec, c’est potentiellement beaucoup plus structurant qu’une succession de contrats ponctuels.
Une entreprise qui réussit à entrer dans une chaîne d’approvisionnement militaire peut y demeurer pendant des années, notamment pour l’entretien, les pièces, les mises à niveau technologiques ou la formation. Les exigences de certification et de sécurité rendent l’entrée plus difficile, mais peuvent aussi constituer une barrière à la concurrence une fois cette entrée réussie.
Et la politique fédérale sur les retombées industrielles peut amplifier cet effet. Lorsqu’elle s’applique, la Politique des retombées industrielles et technologiques exige généralement des entreprises gagnantes qu’elles réalisent au Canada des activités commerciales correspondant à la valeur de leur contrat. Cela crée des occasions de sous-traitance même lorsqu’un grand équipement est acheté auprès d’un fournisseur étranger. Les retombées sont cependant canadiennes, et non automatiquement québécoises.
Davie montre ce que peut représenter un seul grand projet
Le cas du Chantier Davie, à Lévis, donne une idée de l’échelle possible.
En mars 2025, Ottawa lui a accordé un contrat de 3,25 G$ avant taxes pour construire un brise-glace polaire destiné à la Garde côtière canadienne. Le navire doit être livré en 2030. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un navire de guerre des Forces armées canadiennes, mais le gouvernement présente le projet comme un élément de sa souveraineté et de sa sécurité dans l’Arctique.
Un contrat de cette taille ne profite pas seulement au maître d’œuvre. Il crée une demande pour des fournisseurs d’équipements, des firmes d’ingénierie, des fabricants, des entreprises de services et des sous-traitants.
C’est précisément le type de projet qui peut transformer une dépense fédérale en capacité industrielle durable, à condition qu’une partie significative de la chaîne d’approvisionnement demeure au Québec.
L’aérospatiale place aussi le Québec près des grands programmes
L’autre force évidente est l’aérospatiale.
En mai 2024, Ottawa a attribué à SkyAlyne un contrat de 11,2 G$, taxes comprises, sur 25 ans pour le futur programme de formation du personnel navigant militaire. SkyAlyne est formée de CAE et de KF Aerospace. Il serait donc incorrect d’attribuer les 11,2 G$ au Québec, mais la présence de CAE donne à l’écosystème montréalais une place directe dans l’un des plus importants programmes de formation aérienne militaire du pays.
CAE, de Montréal, a également été choisie en février 2025 comme partenaire stratégique pour développer le futur programme de formation préparatoire des pilotes de chasse. Là encore, il faut distinguer une sélection comme partenaire stratégique de l’octroi d’un grand contrat définitif. Mais le positionnement est significatif.
À Mirabel, L3Harris MAS a pour sa part été désignée comme partenaire stratégique afin d’étudier l’établissement éventuel au Canada d’un centre de maintenance, réparation, révision et modernisation des F-35. Le mot important demeure « éventuel » : il serait prématuré de comptabiliser cette installation comme une retombée acquise.
Ces dossiers montrent toutefois que le Québec n’essaie pas de bâtir une industrie militaire à partir de zéro. Il possède déjà des entreprises capables de se positionner sur des programmes fédéraux majeurs.
Ottawa essaie maintenant de faire entrer les PME dans le marché
Le potentiel québécois est peut-être encore plus visible lorsqu’on regarde les entreprises qui ne sont pas encore des géants de la défense.
En février 2026, Développement économique Canada pour les régions du Québec a annoncé 33,65 M$ de contributions pour 28 projets liés au secteur. La plus importante enveloppe, 10 M$, a été accordée à Héroux-Devtek pour augmenter sa productivité dans la fabrication de trains d’atterrissage destinés à la défense. CM Labs Simulations reçoit 3 M$, Kinova 2,5 M$, Alphacasting 2,4 M$, l’Université de Sherbrooke un peu plus de 2 M$ et le C2MI 1,6 M$. Des projets touchent aussi la quantique, les drones, les logiciels balistiques, la microélectronique, l’usinage et la construction navale.
Ces sommes ne sont pas des contrats d’approvisionnement militaire. Elles servent plutôt à acheter des équipements, augmenter les capacités de production, obtenir des accréditations ou commercialiser des technologies.
La distinction est fondamentale : Ottawa finance actuellement des entreprises québécoises pour qu’elles deviennent capables de gagner davantage de contrats plus tard.
Le programme fédéral dispose d’ailleurs d’une enveloppe de 64,9 M$ sur trois ans pour le Québec. Ottawa a aussi annoncé en avril 2026 près de 4,5 M$ pour Aéro Montréal, Propulsion Québec et STIQ afin d’aider les PME québécoises à intégrer les chaînes d’approvisionnement canadiennes et internationales de la défense.
Québec semble avoir compris l’enjeu
Les données de Qui Gagne Quoi montrent également que le gouvernement québécois s’intéresse directement à ce nouveau marché.
Le 11 mai 2026, le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie a accordé à MP Aérospatial un mandat de 138 000 $ pour offrir des services-conseils dans le secteur de la défense et de la sécurité. Selon les données consultées dans Qui Gagne Quoi, le contrat a été conclu de gré à gré et compte un seul soumissionnaire.
Le montant est modeste comparativement aux milliards dépensés par Ottawa. Son intérêt est plutôt stratégique : Québec investit maintenant dans sa capacité à comprendre et à développer ce marché.
Le gouvernement provincial estime déjà que quelque 900 entreprises et organismes qui ne sont pas encore pleinement actifs en défense pourraient présenter un potentiel. C’est probablement là que se jouera une partie importante de la prochaine étape.
Les milliards ne garantissent pas des milliards au Québec
Il reste cependant une erreur à éviter : transformer les annonces canadiennes en retombées québécoises avant que les contrats soient signés.
La nouvelle stratégie d’Ottawa favorise davantage la production canadienne, pas spécifiquement la production québécoise. Le Québec sera en concurrence avec l’Ontario, l’Ouest canadien, les provinces de l’Atlantique et leurs propres grappes industrielles.
Même la Politique des retombées industrielles et technologiques ne permet pas de présumer où chaque dollar sera dépensé. Un audit du vérificateur général a d’ailleurs conclu que le gouvernement fédéral n’était pas toujours en mesure de démontrer clairement l’atteinte des objectifs de cette politique et a relevé des cas où les obligations étaient inférieures à la valeur des contrats ou ne s’appliquaient pas.
Le défi pour le Québec ne consiste donc pas seulement à réclamer sa « part ». Il consiste à disposer d’entreprises capables de répondre aux appels, de passer les contrôles de sécurité, d’obtenir les certifications nécessaires, d’augmenter leur production et de devenir des fournisseurs incontournables des grands maîtres d’œuvre.
Alors, la défense canadienne aide-t-elle le Québec?
Oui, déjà.
Les 4 G$ de dépenses de la Défense nationale recensées au Québec en 2023-2024, les milliers d’emplois du secteur, le contrat de 3,25 G$ de Davie et la présence d’entreprises comme CAE, L3Harris MAS et Héroux-Devtek montrent que les retombées ne sont pas théoriques.
Mais les données ne permettent pas de dire que le Québec reçoit automatiquement une part exceptionnelle des dépenses militaires canadiennes. Elles montrent plutôt quelque chose de plus intéressant : il possède une concentration d’expertises particulièrement compatible avec les priorités de la nouvelle stratégie fédérale.
La défense n’est plus seulement une affaire militaire. C’est aussi une affaire industrielle, technologique et régionale. Elle peut devenir un accélérateur pour des entreprises québécoises déjà solides, mais aussi une porte d’entrée pour des PME capables d’innover.
Le Québec a l’aérospatiale. Il a des chantiers navals. Il a des entreprises technologiques, des fabricants spécialisés et des centres de recherche. Ottawa, de son côté, prévoit maintenant des centaines de milliards de dollars d’acquisitions et d’investissements liés à la défense.
Ce qui reste à déterminer, c’est combien de ces dollars se transformeront réellement en contrats, en usines, en propriété intellectuelle et en emplois au Québec.
Parce qu’au fond, dans l’économie des contrats publics, la question demeure toujours la même : qui gagne quoi?
Et dans le secteur de la défense, le Québec est déjà dans la course. Il lui reste maintenant à convertir son potentiel industriel en parts de marché.
Méthodologie
L’analyse s’appuie sur les recherches effectuées dans Qui Gagne Quoi, notamment les contrats québécois associés à la défense et à l’aérospatiale, ainsi que sur des données publiées par le gouvernement du Québec, le ministère fédéral de la Défense nationale, Services publics et Approvisionnement Canada, Innovation, Sciences et Développement économique Canada, Développement économique Canada pour les régions du Québec et Statistique Canada.
Les recherches dans Qui Gagne Quoi consultées pour cet article ne constituent pas une base exhaustive des achats fédéraux de défense. Les grands contrats fédéraux ont donc été vérifiés séparément auprès des sources gouvernementales. Les montants annoncés comme investissements ou aides aux entreprises ont été distingués des contrats d’approvisionnement effectivement octroyés.