Guerre tarifaire : les marchés publics deviennent-ils un refuge pour l’économie québécoise?
Qui Gagne Quoi montrent que certaines entreprises et certaines régions captent déjà des contrats de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de millions de dollars.
Alors que la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis continue de bouleverser les chaînes d’approvisionnement et les stratégies d’exportation, un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars prend une importance nouvelle pour les entreprises québécoises.
En 2026, la question n’est plus seulement de savoir quelles entreprises québécoises réussiront à conserver leurs clients américains malgré les tarifs. Il faut aussi se demander lesquelles disposent, ici même au Québec, d’un autre moteur de croissance suffisamment important pour amortir une partie du choc.
Routes, hôpitaux, écoles, transport collectif, réseaux électriques, bâtiments municipaux, infrastructures nordiques : pendant que certains marchés d’exportation deviennent plus incertains, les gouvernements et organismes publics continuent d’acheter.
Et les données de Qui Gagne Quoi montrent que certaines entreprises et certaines régions captent déjà des contrats de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de millions de dollars.
Une guerre commerciale qui change les règles du jeu
Le conflit commercial avec les États-Unis ne touche plus seulement quelques produits ciblés.
Depuis le 12 mars 2025, les États-Unis imposent des tarifs liés à la sécurité nationale sur l’acier et l’aluminium canadiens. Après plusieurs modifications, le taux applicable à l’acier et à l’aluminium atteint 50 % depuis juin 2026. D’autres produits dérivés et équipements sont également visés à différents taux.
La situation s’est encore durcie en août 2026. Les États-Unis ont imposé, le 22 août, des tarifs de 50 % sur 27,6 milliards de dollars de produits canadiens supplémentaires. En réponse, Ottawa a annoncé des contre-tarifs canadiens de 15 %, 25 % ou 50 % sur une valeur équivalente d’importations américaines à compter du 8 septembre. L’acier, l’aluminium, les équipements agricoles, les appareils, les pâtes et papiers et l’électronique font notamment partie des secteurs touchés.
Pour une entreprise dépendante des exportations américaines, cette nouvelle réalité peut se traduire par des marges réduites, des commandes reportées, des investissements retardés ou la nécessité de développer de nouveaux débouchés.
C’est précisément à ce moment que le marché public québécois change de dimension.
Un client de 26 milliards de dollars par année
Le gouvernement du Québec estime que ses marchés publics représentent en moyenne près de 26 milliards de dollars de contrats par année depuis 2018.
À cette échelle, l’État n’est pas simplement un acheteur parmi d’autres. Il devient pratiquement un marché économique en soi.
Et Québec veut maintenant utiliser plus explicitement cette puissance d’achat comme levier de développement économique.
La Stratégie gouvernementale des marchés publics 2026-2030 prévoit notamment de faire passer de 50 % à 60 % la part des biens achetés auprès d’entreprises québécoises d’ici 2030.
Selon le gouvernement, cette hausse représenterait près de 1,9 milliard de dollars d’achats supplémentaires auprès d’entreprises d’ici, avec des retombées potentielles sur le PIB de 1,8 milliard.
Le changement est particulièrement significatif dans le contexte tarifaire actuel : Québec prévoit également une utilisation accrue de matériaux québécois, notamment le bois, l’acier et l’aluminium, dans les contrats de construction publics.
Autrement dit, certains des secteurs actuellement frappés par les barrières commerciales américaines pourraient simultanément bénéficier d’une demande publique plus orientée vers l’achat local.
Il serait toutefois trop rapide d’en conclure que les marchés publics remplaceront les exportations perdues. Ils n’ont ni la même structure ni la même accessibilité pour toutes les entreprises.
Mais ils peuvent devenir un amortisseur économique majeur.
Qui gagne actuellement? Les adjudications racontent une partie de l’histoire
Les contrats recensés par Qui Gagne Quoi depuis le début de 2026 permettent déjà d’identifier plusieurs secteurs dans lesquels la commande publique injecte des sommes considérables.
La construction arrive naturellement en tête.
Le 16 juillet 2026, la Société de transport de Montréal a adjugé à Pomerleau le contrat de construction de la future station Pie-IX pour 241,6 millions de dollars.
Il s’agit d’un contrat confirmé, et non simplement d’une soumission. Magil-Tisseur avait également participé au processus, mais Pomerleau est l’adjudicataire enregistré dans les données.
Ce seul exemple illustre la mécanique : pendant qu’une partie de l’économie doit composer avec les risques associés au commerce international, des entreprises travaillent sur des carnets de commandes alimentés par des infrastructures qui doivent être construites ici.
Et le phénomène dépasse Montréal.
Des centaines de millions dans la construction, les routes et les régions
Les données 2026 de Qui Gagne Quoi font ressortir une succession de contrats publics majeurs.
À Quaqtaq, dans le Nord-du-Québec, Les Constructions Pépin et Fortin ont obtenu un contrat d’environ 106,4 millions de dollars pour une nouvelle école.
À Trois-Rivières, Therrien inc. a obtenu le contrat de construction du nouveau quartier général de la police pour environ 76,8 millions.
Sur la route Billy-Diamond, Eurovia Québec Construction a obtenu un contrat de près de 61,6 millions pour des travaux de réhabilitation.
À Montréal, Roxboro Excavation s’est vu adjuger environ 56,9 millions pour la construction d’un bassin de rétention de 15 000 mètres cubes.
À Montmagny, Les Constructions Béland & Lapointe ont obtenu un contrat de près de 39,6 millions pour la construction d’un complexe sportif.
À Matane, Habitat Construction Matane a obtenu un contrat d’environ 33,9 millions pour le nouveau complexe aquatique.
Ces contrats ne signifient pas nécessairement que toutes ces entreprises sont à l’abri d’un ralentissement économique ou qu’elles ne sont pas exposées elles-mêmes aux coûts engendrés par les tarifs.
Ils montrent toutefois quelque chose de fondamental : l’investissement public crée des îlots de demande intérieure dans plusieurs régions du Québec.
Hydro-Québec : un écosystème économique à lui seul
Parmi les donneurs d’ouvrage qui ressortent particulièrement des données, Hydro-Québec mérite une attention particulière.
En juin 2026, Hydro-Québec a notamment octroyé un contrat-cadre pour la fourniture, l’installation et la mise en service de bâtiments préfabriqués modulaires destinés à des campements.
Quatre entreprises sont enregistrées comme adjudicataires : Les Constructions Binet, Les Habitations Mont Carleton, Pro-Fab Cegerco et R.C.M. Modulaire.
La valeur indiquée est de 300 millions de dollars pour chacun des adjudicataires dans les données contractuelles. Il faut toutefois interpréter correctement ce type de résultat : dans un contrat à fournisseurs multiples ou un contrat-cadre, le montant inscrit représente un plafond ou une valeur contractuelle et ne signifie pas nécessairement que chaque fournisseur recevra effectivement 300 millions de dollars de commandes.
La période indiquée s’étend jusqu’en juin 2029.
Hydro-Québec a également adjugé en 2026 un contrat d’environ 74,5 millions de dollars à CRT Construction pour le nouveau poste Hochelaga 315-25 kV, ainsi qu’un mandat d’ingénierie, d’approvisionnement et de gestion de construction d’environ 60,5 millions à AtkinsRéalis Canada pour un programme de toitures.
Ces contrats illustrent un phénomène qui pourrait prendre de l’ampleur au cours des prochaines années : les investissements dans le réseau électrique créent de la demande non seulement pour les grands entrepreneurs, mais également pour l’ingénierie, le préfabriqué, les équipements électriques, les métaux, le transport, la logistique et une multitude de sous-traitants.
Pour une PME québécoise, l’occasion n’est donc pas nécessairement de devenir directement fournisseur d’Hydro-Québec. Elle peut être de devenir fournisseur de ceux qui gagnent les contrats d’Hydro-Québec.
Les routes : un marché profondément ancré dans les économies régionales
Les achats de matériaux routiers constituent un autre exemple révélateur.
En avril 2026, un appel d’offres gouvernemental pour des enrobés bitumineux chauds et tièdes pour 2026-2027 a généré plusieurs adjudications importantes recensées par Qui Gagne Quoi.
Parmi elles figurent environ 60,2 millions de dollars pour Construction Michel Lacroix, 43,5 millions pour Construction Norascon, 43,4 millions pour Inter-Cité Construction, 40,9 millions pour Construction DJL, 38 millions pour Construction & Pavage Généreux, 37,2 millions pour Demix Construction, 35,6 millions pour Couillard Construction et 33,3 millions pour Construction et Pavage Portneuf.
Ici encore, les modalités exactes des contrats et les quantités réellement commandées doivent être considérées avant d'assimiler automatiquement les valeurs annoncées à des revenus réalisés.
Mais l’échelle des sommes est révélatrice.
Les routes doivent être réparées. Les ponceaux doivent être remplacés. Les réseaux d’eau doivent être entretenus. Les écoles doivent être rénovées. Ces besoins ne disparaissent pas parce qu’un tarif est imposé à la frontière américaine.
C’est précisément ce qui donne aux marchés publics leur caractère stabilisateur.
Certaines régions pourraient être mieux protégées qu’on le pense
La guerre tarifaire est souvent analysée selon les secteurs d’exportation : aluminium, acier, forêt, automobile, agriculture, fabrication.
Mais une lecture régionale des marchés publics ajoute une autre dimension.
Une région fortement exposée aux États-Unis peut simultanément recevoir des investissements publics majeurs dans les routes, les écoles, les hôpitaux, l’énergie ou les infrastructures municipales.
Les données de Qui Gagne Quoi permettent donc de poser une question nouvelle : quelles régions québécoises reçoivent suffisamment de commandes publiques pour compenser une partie de la faiblesse de leurs secteurs exportateurs?
Le Nord-du-Québec, la Côte-Nord, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Bas-Saint-Laurent, la Mauricie et plusieurs régions manufacturières pourraient mériter une analyse particulière.
Par exemple, en 2026, le MTMD a octroyé un contrat d’environ 32,1 millions de dollars à Les Entreprises P.E.C. pour des ouvrages de protection côtière le long de la route 199, dans le secteur des Îles-de-la-Madeleine.
Ce type de projet ne transforme pas une économie régionale à lui seul. Mais multiplié par les contrats de routes, d’écoles, d’hôpitaux, d’énergie et de municipalités, il permet de mesurer une demande publique qui est souvent absente des analyses traditionnelles du commerce extérieur.
Le véritable gagnant pourrait être toute une chaîne de fournisseurs
Les entreprises qui remportent directement les appels d’offres ne sont que la partie visible du marché public.
Un contrat de 100 millions de dollars accordé à un entrepreneur général peut générer du travail pour des entreprises d’excavation, d’acier, de béton, d’électricité, de ventilation, de transport, de logiciels, de sécurité, de location d’équipement et de services professionnels.
Cette distinction est importante.
Lorsqu’on cherche les « gagnants » des marchés publics, il ne faut donc pas seulement regarder les adjudicataires.
Il faut aussi regarder leur chaîne d’approvisionnement.
Pour une entreprise touchée par les tarifs américains, devenir sous-traitante ou fournisseur d’une entreprise qui accumule les contrats publics pourrait parfois être plus accessible que de soumissionner directement auprès de l’État.
Les données d’adjudication deviennent alors un outil de prospection.
Savoir qu’une entreprise vient d’obtenir un contrat de 50, 100 ou 200 millions de dollars permet d’anticiper ses besoins futurs.
De l’achat public à la politique industrielle
La nouvelle stratégie québécoise pousse cette logique encore plus loin.
Depuis 2022, Québec affirme que la part des biens achetés auprès d’entreprises québécoises est passée de 38 % à 50 %. Le gouvernement associe cette progression à 3,5 milliards de dollars d’achats supplémentaires réalisés au Québec et à 6,3 milliards de retombées sur le PIB.
La cible passe maintenant à 60 %.
Plus encore, les grands ministères et organismes devront intégrer des cibles d’achat québécois à leur planification stratégique et rendre compte de leurs résultats annuellement. Le gouvernement veut également accroître l’utilisation du bois, de l’acier et de l’aluminium québécois dans les infrastructures publiques.
Dans le contexte actuel, il devient difficile de considérer ces politiques comme une simple réforme administrative des approvisionnements.
Elles ressemblent de plus en plus à une forme de politique industrielle.
L’État utilise son pouvoir d’achat pour soutenir sa base productive au moment même où l’accès à son principal marché extérieur devient plus incertain.
Les marchés publics ne remplacent pas les États-Unis — mais ils changent l’équation
Il serait exagéré de prétendre que les contrats publics peuvent remplacer le marché américain.
Les États-Unis demeurent de très loin le principal partenaire commercial du Québec. Plusieurs industries ont besoin d’un marché continental beaucoup plus vaste que ce que les gouvernements québécois peuvent acheter.
Mais l’enjeu n’est pas nécessairement de remplacer les États-Unis.
Il est de diversifier la demande.
Une entreprise dont 80 % des revenus dépendent de clients américains n’a pas le même profil de risque qu’une entreprise capable de combiner exportation, clients privés canadiens et commandes publiques.
Dans un environnement tarifaire instable, la stabilité relative des contrats publics prend donc davantage de valeur.
Et les données de 2026 montrent déjà où cet argent circule : construction, infrastructures routières, transport collectif, énergie, bâtiments institutionnels, ingénierie, matériaux et grands projets régionaux.
Une nouvelle carte économique du Québec est peut-être en train de se dessiner
La guerre tarifaire attire naturellement notre attention vers les entreprises qui perdent des commandes, les exportateurs sous pression et les industries directement frappées.
Mais elle pourrait également révéler une autre catégorie d’entreprises : celles qui réussissent à déplacer une partie de leur activité vers le marché intérieur.
Les contrats publics sont au cœur de cette transformation.
À mesure que Québec augmente ses exigences d’achat local et que les grands projets d’infrastructures se poursuivent, certaines entreprises pourraient trouver dans l’État, les municipalités, Hydro-Québec, les sociétés de transport et les réseaux publics des clients de plus en plus stratégiques.
Le prochain « gagnant » de la guerre tarifaire ne sera donc peut-être pas une entreprise qui réussit à éviter complètement les droits de douane.
Ce pourrait être une entreprise qui a compris avant les autres que, dans un monde commercial plus fragmenté, le gouvernement est aussi un marché.
Et au Québec, ce marché pèse près de 26 milliards de dollars par année.
Méthodologie : les exemples de contrats cités dans cet article proviennent des données de Qui Gagne Quoi et correspondent à des contrats indiqués comme adjugés entre le 1er janvier et le 26 août 2026. Les valeurs contractuelles ne doivent pas nécessairement être interprétées comme des revenus encaissés durant l’année, particulièrement dans le cas des contrats-cadres, ententes pluriannuelles et adjudications à fournisseurs multiples. Les données sur les politiques d’achat public et les mesures tarifaires proviennent des gouvernements du Québec et du Canada et étaient à jour au 26 août 2026.