Eau et assainissement : le marché public a changé de cap — ou de registre

À première vue, les avis d’attribution associés à l’aqueduc et aux égouts donnent l’impression d’un marché particulièrement actif en 2026.

Entre le 1er janvier et le 15 août, Qui Gagne Quoi recense 208 résultats pour le mot-clé « aqueduc » et 304 pour « égout », contre respectivement 197 et 277 pendant la même période en 2025.

Mais cette hausse du nombre d’avis raconte seulement une partie de l’histoire. Quand on examine les contrats, leurs montants, leur nature et leurs adjudicataires, le portrait ressemble moins à une vague uniforme d’investissements qu’à un empilement de grands chantiers municipaux, de programmes de renouvellement récurrents et de marchés techniques où quelques entreprises reviennent souvent.

Et surtout, une partie du changement observé tient au registre lui-même : les mots-clés ne délimitent pas proprement le marché de l’eau.

Le mot-clé n’est pas le marché

Le cas le plus évident est « eau potable ». Une recherche brute effectuée dans Qui Gagne Quoi pour la période du 1er janvier au 15 août 2026 renvoie 4 533 résultats. Parmi les premiers apparaissent pourtant des contrats d’exploitation ferroviaire, d’alimentation, de construction scolaire ou encore d’Hydro-Québec qui ne constituent manifestement pas des marchés d’eau potable.

Même « aqueduc » exige un tri. Le contrat de 18,345 M$ accordé par Hydro-Québec à Pomerleau pour la « Nouvelle ligne Aqueduc - Saraguay » ressort comme le plus important résultat de la période. Il ne s’agit toutefois pas d’une conduite d’eau : Aqueduc et Saraguay sont ici des appellations liées au réseau électrique.

Autrement dit, compter les avis contenant certains termes sans examiner leur objet risque de transformer un phénomène d’indexation en tendance économique.

Après filtrage, les marchés pertinents se répartissent plutôt entre plusieurs familles : reconstruction traditionnelle d’aqueduc et d’égouts, réhabilitation sans tranchée, remplacement de branchements en plomb, usines de production d’eau potable, collecteurs sanitaires, équipements spécialisés, inspection et surveillance.

Plus d’avis, mais des sommets moins élevés qu’en 2025

La comparaison des plus gros contrats « égout » illustre bien le phénomène.

Du 1er janvier au 15 août 2025, les dix résultats les plus importants associés à ce mot-clé totalisaient environ 239,8 M$. Les dix premiers étaient tous des projets montréalais. À eux seuls, les travaux de la rue Saint-Jacques atteignaient 49,224 M$, ceux de la rue Notre-Dame 45,063 M$ et ceux des rues De Castelnau, Berri et Lajeunesse 32,130 M$.

Sur la même période en 2026, les dix plus gros résultats totalisent plutôt environ 96,6 M$. Montréal en occupe quatre, représentant environ 41,0 M$, soit 42,5 % de la valeur de ce groupe.

Le registre compte donc davantage de résultats « égout » en 2026 — 304 contre 277 — mais le haut du classement est beaucoup moins dominé par quelques mégacontrats montréalais.

C’est une nuance importante : le nombre d’attributions augmente légèrement, mais les données ne démontrent pas une accélération comparable de la valeur des grands travaux. À cet égard, 2025 présentait même une concentration montréalaise beaucoup plus forte.

Les grands projets d’eau potable sont des dossiers préparés depuis longtemps

Deux des plus importantes attributions réellement liées à la production d’eau potable en 2026 sont situées hors Montréal.

À Sainte-Anne-des-Plaines, Alliance Entrepreneur Général a obtenu un contrat de 29,314 M$ pour la mise aux normes de l’usine de production d’eau potable. Cinq soumissionnaires sont recensés par Qui Gagne Quoi. Le projet n’est toutefois pas né en 2026 : la Ville indique que l’agrandissement et la mise aux normes avaient été annoncés dès 2022 et que le chantier s’est finalement mis en branle au printemps 2026.

À Châteauguay, Allen Entrepreneur Général a remporté à 25,660 M$ la construction de la nouvelle station de production d’eau potable Chèvrefils, devant un bassin de huit soumissionnaires recensés. La Ville évalue l’ensemble du projet à 33 M$ et prévoit des travaux d’août 2026 à décembre 2027. La nouvelle filière de traitement doit porter la capacité de la station jusqu’à 25 000 m³ par jour.

Ces dossiers ressemblent donc moins aux manifestations d’une soudaine ruée vers l’eau potable qu’à l’arrivée en phase de construction de projets d’immobilisations préparés sur plusieurs années.

Montréal reste incontournable, surtout dans le renouvellement des réseaux

Montréal demeure néanmoins un donneur d’ouvrage majeur, particulièrement dans la réhabilitation et le renouvellement d’infrastructures existantes.

En 2026, Services d’Infrastructures Vortex a obtenu 16,369 M$ pour la réhabilitation par chemisage de conduites d’eau secondaires dans plusieurs arrondissements. FER-PAL Construction a décroché un contrat de 14,463 M$ pour le remplacement de branchements d’eau en plomb et des travaux de voirie. CGI Environnement a pour sa part obtenu 11,387 M$ pour le chemisage de conduites d’égout.

Ces contrats s’inscrivent dans une logique structurelle. Le PDI 2026-2035 de Montréal prévoit 25,9 G$ d’investissements au total; 67,7 % doivent servir à la protection des actifs existants. La Ville prévoit notamment 8,0 G$ pour l’environnement et les infrastructures souterraines.

Le remplacement des entrées d’eau en plomb constitue lui aussi un programme durable plutôt qu’un chantier isolé. Montréal continue de remplacer les portions publiques concernées et impose également, dans certaines situations, le remplacement de la partie privée.

La présence répétée de contrats d’aqueduc et d’égouts dans le registre montréalais est ainsi moins surprenante qu’elle ne paraît : elle découle de l’ampleur du parc d’actifs à entretenir et de programmes de renouvellement continus.

Une concentration par spécialité

La concentration chez certains adjudicataires apparaît surtout lorsqu’on cesse de considérer « l’eau » comme un seul marché.

Insituform Technologies Limited a remporté trois contrats montréalais importants de chemisage d’égouts en 2026 : 8,179 M$, 6,378 M$ et 2,972 M$. Ensemble, ces seuls mandats représentent environ 17,53 M$.

Vortex présente un phénomène comparable du côté de la réhabilitation d’aqueduc. Qui Gagne Quoi recense huit attributions contenant explicitement « aqueduc » à son nom entre le 1er janvier et le 15 août 2026, notamment à Sainte-Julie, Lévis, Sainte-Catherine, Vaudreuil-Dorion, Beaconsfield, Kirkland, Châteauguay et L’Assomption. En ajoutant son contrat montréalais de 16,369 M$ sur les conduites d’eau secondaires, l’échantillon aqueduc et conduites d’eau repéré représente plus de 26,4 M$.

Cette répétition suggère une concentration dans certaines techniques spécialisées, notamment le gainage et le chemisage structural. Elle ne signifie toutefois pas que quelques entreprises contrôlent l’ensemble du marché québécois de l’eau et de l’assainissement.

Les entrepreneurs dominants changent sensiblement lorsqu’on passe du chemisage à la reconstruction conventionnelle, aux usines de traitement ou aux grands collecteurs.

La concurrence n’est pas uniforme non plus

Les données de soumission permettent également de nuancer l’idée d’un marché fermé.

Le contrat de 29,314 M$ de Sainte-Anne-des-Plaines a attiré cinq soumissionnaires. Celui de 25,660 M$ à Châteauguay en compte huit. Le collecteur sanitaire de Saint-Bruno-de-Montarville, remporté par Excavation Civilpro pour 13,801 M$, en compte neuf.

La concurrence est plus resserrée dans certains mandats spécialisés. Trois entreprises sont recensées sur le contrat montréalais de 16,369 M$ remporté par Vortex et trois également sur le contrat de chemisage d’égouts de 11,387 M$ remporté par CGI Environnement. Cinq soumissionnaires apparaissent au dossier du remplacement de branchements d’eau en plomb remporté par FER-PAL.

L’échantillon suggère donc que la taille du contrat ne suffit pas à expliquer le nombre de concurrents. La technique demandée et le type d’infrastructure semblent jouer un rôle important : plusieurs grands travaux conventionnels attirent un bassin relativement large, tandis que certaines formes de réhabilitation spécialisée regroupent moins d’entreprises.

Il serait néanmoins prématuré de parler d’un problème général de concurrence à partir de ces seuls dossiers.

Le marché a surtout changé d’échelle de lecture

Le portrait 2026 ne montre pas clairement un marché de l’eau ayant brusquement « changé de cap ».

Les résultats associés à « aqueduc » et « égout » sont effectivement un peu plus nombreux qu’à la même date en 2025. Mais les très gros contrats sont moins concentrés qu’un an auparavant, et Montréal occupait en réalité une place encore plus dominante au sommet du classement en 2025.

Ce qui ressort davantage est la coexistence de plusieurs marchés : usines de production d’eau potable de plusieurs dizaines de millions de dollars, reconstruction de rues et de réseaux, grands collecteurs, remplacement d’entrées en plomb, gainage structural, chemisage d’égouts, inspection et services professionnels.

Dans certaines de ces niches, quelques entreprises accumulent les mandats. Dans d’autres, la concurrence demeure beaucoup plus large.

La principale prudence est donc méthodologique. Un mot-clé dans un registre d’attributions n’est pas une catégorie économique. En 2026, « aqueduc » peut même désigner une ligne électrique, tandis que « eau potable » produit des milliers de résultats sans rapport direct avec le secteur.

Le marché public québécois de l’eau et de l’assainissement reste bien alimenté en travaux. Mais les données disponibles suggèrent davantage une recomposition entre projets lourds, renouvellement d’actifs et spécialités techniques qu’une vague homogène de nouveaux investissements.

Méthodologie

L’analyse porte principalement sur les contrats octroyés recensés par Qui Gagne Quoi entre le 1er janvier et le 15 août 2026 à partir des mots-clés « aqueduc », « égout » et « eau potable », avec comparaison à la même période de 2025 pour « aqueduc » et « égout ». Les résultats ont été examinés individuellement afin d’écarter les faux positifs évidents et de distinguer reconstruction, réhabilitation, production d’eau potable et services spécialisés. Des fiches détaillées de contrats ont été consultées pour vérifier le nombre de soumissionnaires de plusieurs dossiers importants. Le contexte a été recoupé avec des informations publiées par les villes de Montréal, Châteauguay et Sainte-Anne-des-Plaines. Les recherches par mots-clés ne constituent pas un recensement exhaustif de tous les marchés de l’eau : certains contrats pertinents utilisent « conduite d’eau » ou d’autres termes plutôt qu’« aqueduc », tandis que certaines occurrences des mots-clés correspondent à des dossiers étrangers au secteur.